Luisa Carnés | Tea Rooms, Femmes ouvrières

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Luisa Carnés | Tea Rooms, Femmes ouvrières
01/03/2022 MCT
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D’un salon de thé comme l’antichambre d’une conscience de classe

Dans Tea Rooms, Femmes ouvrières, Luisa Carnés (1905- 1964) lève le rideau sur l’arrière-boutique d’un salon de thé madrilène des années 1930, en pleine montée du Front populaire espagnol. Y travaille Matilde, jeune femme aux abois désormais soulagée d’avoir trouvé un emploi. Entre clients bourgeois, artistes, petits patrons, personnel exploité, et les porteurs d’idées progressistes qui peuplent ce microcosme, naît peu à peu chez l’héroïne l’aspiration d’une condition de femme libre.

 

Au coeur d’un salon de thé de la Puerta Del Sol

De quoi s’anime l’arrière-boutique d’un salon de thé de la Puerta Del Sol ? Tout d’abord, des bavardages des employés dans ce « tearoom ». C’est là qu’atterrit Matilde dans sa course à une place dans un établissement. Un emploi, n’importe lequel, desserrerait l’étau de la misère qui pèse sur sa famille.

La jeune femme partage un sort comparable à celui de ses nouvelles comparses. Antonia, la plus ancienne, s’est repliée dans la peur de perdre sa situation. La soumise Paca trouve du réconfort auprès de religieuses. Comme Felisa, Trini et quelques autres, elle s’y active du matin au soir sous les ordres rêches de la responsable du salon.

Dans un quotidien tapissé de rabaissement et d’infortune, où les deux bouts ne se rejoignent jamais, il reste permis de puiser une pincée de fantaisie et de légèreté en riant sous cape des différents clients, de leur style et leurs manières. Ceux qui viennent en couple, légitime ou pas. Les petites familles bourgeoises qui passent systématiquement la même commande lors de leur passage le dimanche. Un groupe de comédiens après leur répétition quotidienne.

 

Années 1930 : le fracas des idées progressistes

Mais s’invite aussi le fracas d’une vie au dehors, qui éclaire le tableau social tendu d’une époque marquée par la montée du Front Populaire. Voilà que déboule la femme du serveur Cañete, dépitée de colère. Son mari consacre une portion de son maigre salaire à une liaison avec la responsable du salon de thé et ce, aux dépens de leur nouveau-né, pâle et maigre.

Un livreur de viennoiseries « au nez en bec de perroquet » qui vit et travaille seul avec son père, verrait bien en Matilde une future épouse mais, prudent, sonde le terrain auprès d’Antonia qui joue les entremetteuses :

« Mon petit, qu’est-ce que je peux vous dire ? Elle n’a pas de fiancé mais de là à dire qu’elle ne va pas vous envoyer promener, il y a un fossé. »

L’argent a ses raisons qu’il faut bien savoir évaluer :

« Ce garçon est un brave type, ce qu’on appelle une bonne personne. Et il a un peu de sous, il faut prendre ça en compte. Regarde quel avenir on a ici… et je sais bien que tu n’es pas de ces romantiques qui se bercent d’illusions. ».

De son côté, le pileur de glace italien Pietro Fazziello a laissé au pays un jeune fils aux idées progressistes qui gagnent peu à peu l’Espagne ; il s’inquiète de ses séjours en prison mais s’efforce de garder espoir. Dans la corporation des personnels de café, les mouvements de grèves gagnent le voisinage et progressent, s’approchent.

 

Le choix de la liberté

Quelle destinée reste t-il aux femmes jeunes comme Matilde et celles qui triment comme elle ? L’avortement fatal de Laurita, le commerce du corps dans lequel est tombée Marta après son renvoi du salon de thé hâte sa prise de conscience.

Aux tribulations laborieuses que promet une vie de ménagère, à la déchéance assurée de la prostitution, Matilde fait le pari lucide d’une voie nouvelle : celle de la lutte aux côtés d’autres opprimés.

Lorsque cette certitude finit par s’ancrer en elle avec force et conviction, elle douche en de simples mots les espoirs timides et délicats du livreur de viennoiseries.

Elle le devine à l’avenir gros, chauve, avec des espadrilles sales, ce nez crochu et cette blouse bleue… Vraiment horrible.

– Eh bien, Mademoiselle Matilde, quand accepterez-vous que je vous attende ?

– Non, laissez tomber, ne venez jamais m’attendre.

Matilde a répondu très rapidement. Non. Impossible. Quand elle voit le jeune homme disparaître, elle se sent libre, complètement libre.

Tea rooms, roman engagé

Ce texte engagé de Luisa Carnés a reçu, début 2022, le prix Mémorable 2021 qui récompense un auteur oublié, une œuvre revisitée. Une expérience personnelle dans un salon de thé a fourni à l’écrivaine autodidacte, républicaine et communiste, la matière de ce roman avant-gardiste à la teneur sociologique et documentaire, aux dialogues relevés d’un léger ton gouailleur.

Telle une archive d’époque en noir et blanc qui défilerait en accéléré, Tea Rooms, Femmes ouvrières, initialement paru en 1934, censuré par le régime franquiste et oublié jusqu’à ce jour, décrit dans un ton enlevé et révolté comment, sans jamais se départir d’une bonne dose de truculence, résistent les affamés et opprimés.

 

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© Famille Puyol-Carnés

 

« – Moi, je trouve que les ouvriers ont raison de protester. – En effet. – Moi, je me lève presque à midi, et je trouve le petit-déjeuner sur la table, je ne peux donc pas penser comme l’une d’entre vous, qui est toute la journée à pied d’œuvre, non ? – Naturellement, madame.

Mais on trouve aussi la cliente de l’opposition. […] – Je ne sais pas moi, c’est de pire en pire avec les ouvriers. Je n’ai jamais vu autant de grèves. Et avant, oui, les ouvriers étaient mal lotis : autant d’heures de travail pour de si petits salaires. Mais maintenant, ils ne peuvent pas se plaindre.

Ils ont obtenu ce qu’ils voulaient. Ce sont eux qui empirent la situation avec toutes leurs exigences. – Vous avez raison, madame.

Laurita est la vendeuse idéale. »

 

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Notre recommandation : avec un thé vert ou noir, en thermos, pour tenir tout au long de ce roman que l’on tient jusqu’au bout !

Tea Rooms, Femmes ouvrières, de Luisa Carnés. Traduit de l’espagnol par Michelle Ortuno. Editions La Contre-Allée, 2021. 249 pages, 21€ | ISBN 978-2-37665-064-5 | EAN 9782376650645 | Commander ce livre

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